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Raymond Federman
Federman

Aux éditions Argol

Federman hors limites
Face (s) (collectif)


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Raymond Federman est né en 1928 à Montrouge, il est mort le 6 octobre 2009 à San Diego aux États-Unis où il vivait. Il est l'auteur d'un grand nombre de livres, poésie et prose, écrits en anglais ou en français. Son Å“uvre en France est publiée aux éditions Al Dante : La Fourrure de ma tante Rachel (2003), Retour au fumier (2005), Le Livre de Sam (2006), aux éditions Le Mot et le Reste : Future concentration (2003), Le Crépuscule des clochards (2004), Surfiction (2006),  Coups de pompe (2007), et Chair jaune, avec Pierre Le Pillouër, éd. Le Bleu du ciel  (2007), Face[s], collectif, photographies d’Olivier Roller, Argol éditions (2007), Chut, aux éditions Léo Scheer (2008), Ã€ la queue leu leu / The Line (édition bilingue), éd.Cadex (2008), La Voix dans le débarras, éd. Les Impressions nouvelles (2008), et Carcasse  éd. Léo Scheer (2009).



Federman hors limite / Rencontre avec Marie Delvigne

« Je. Qui ça ? »

 

[X-X-X-X]

 

 

Imité du journalisme américain, le genre critique de l’entretien littéraire est né en France à la fin des années 20. Huitième de la collection « Les Singuliers » des éditions Argol, le livre de Federman et Marie Delvigne lui redonne souffle en introduisant une durée qui est un art de l’écoute ; il marque l’existence d’une œuvre incroyablement libre, qui pourrait bien compter parmi les plus importantes de notre époque.

Dialogue prolongé, organisé selon des thèmes précis – les parents et la ferme ; le départ pour l’Amérique ; le postmodernisme et la surfiction ; la Shoah ; les langues ; Samuel Beckett ; le théâtre ; le sport ; la guerre de Corée ; internet – et enrichi de nombreux extraits de textes et photographies, ce livre amène l’auteur à retracer la genèse, les voies et les détours de son écriture [incertitudes, doutes, incohérences]. La connivence et l’amitié qu’entretiennent l’intervieweuse et l’interviewé permettent de construire une réflexion critique vivante et ironique, alternant conversation familière et discours théorique, fondée sur une connaissance approfondie de l’œuvre.

Federman hors limites pourrait être la véritable autobiographie d’un menteur : RAYMOND FEDERMAN OU L’ART DU MENTIR-VRAI. Il y aurait matière à disserter sur les paradoxes de la mimésis et de l’antiillusionnisme romanesque. Mais dans ce livre, l’auteur est moins contraint par un prétendu « pacte autobiographique », que par l’intégration [feinte] d’un genre méandreux qui lui sert de prétexte, et dont il joue à maintenir les ambiguïtés :

« Tu [Marie Delvigne] n’arrêtes pas de poser des questions sur ma vie, quand tu devrais me poser des questions sur les histoires que j’ai racontées sur ma vie. » On ne sait de Federman (comme de Cendrars, avec qui l’on pourrait sur ce plan faire apparaître de nombreuses affinités) que ce qu’il nous dit de lui-même dans son oeuvre (et les commentaires qu’il souffle à la critique), qui est un livre des masques – une self-mythographie qui multiplie les hétéronymes [Namredef ; Moinous ; Hombre de la Pluma ; Penman ; Featherman ; Jules ; Boris] et utilise aussi bien la première personne, que la deuxième et la troisième personne pour parler d’un lui-même, qui semble n’avoir d’autre [zone d’] existence que vocale et fictionnelle.

Dans ce livre, le récit de soi, avec ses questions et ses réponses, ses digressions et ses contradictions, qui font partie du dispositif narratif et de « la scénographie de la page » [la variation des volumes et des registres typographiques] de la plupart des textes de Federman, se déplace sur la scène d’énonciation de l’entretien [qui est déjà un métalangage], où il s’agrémente pour le lecteur des charmes lacunaires [du refus] de l’« authenticité ». Pour autant, le livre de Raymond Federman et Marie Delvigne n’est pas un livre de révélation. Il ne prétend répandre aucune clarté et ne rétablit aucune vérité sur l’œuvre et la vie. Car pour Federman se souvenir c’est oublier. Importent l’ABSENCE et l’effacement. Autrement dit : l’invention. Ces thèmes sont des agencements qui font l’objet de multiples transpositions et dérangements génériques, ils traversent les différentes pratiques d’écriture de l’auteur.

Pour Federman, l’écriture est tournée vers le passé et vers l’avant. Comme elle, l’entretien relève d’une opération de remémoration [anamnèse aurait tendance à dire la « psychopipipapathologie »] et de réécriture, il progresse par versions successives additives et contradictoires qui se superposent sans accroître leur fiabilité.

Celles-ci font apparaître l’absence de l’histoire qu’il veut raconter et qui n’est pas plus le dicible que l’indicible, qui en plus est dicible.

 

SHOA

ABSENCE

 

XXXX

 

 

Federman hors limites est un livre sur « le mystère de faire de la fiction » dans lequel celui qui [se] raconte des histoires – et qui se fait lui-même appeler le «raconteur» – se demande pourquoi [dans quel contexte ?] il les raconte et comment il finit par y croire. D’où viennent ces phénomènes de propagation et de rétroaction que produisent les rapports de la vie et de l’écriture qui est la vie enroulée dans l’écriture ? Pourquoi dramatise-t-on après-coup ce que la mémoire ne comprenait pas ? La position critique – ou la vérité de la littérature – est-elle la [seule] possibilité après l’extermination de se faire entendre devant l’aveuglement, et de ne pas bloquer la compréhension historique par l’effet d’une littérarisation ou d’une mystique usant de poncifs et d’images ? Au lancinant pourquoi de l’écriture, Federman répond par un parce que qui est un comment : « Tu veux savoir pourquoi j’écris ? pourquoi depuis plus de quarante ans – peut-être même maintenant cinquante – je fais face à l’agonie blanche, comme a si bien dit Mallarmé, que ce soit celle du papier ou celle de l’écran de mon ordinateur ? J’écris pour être libre. Être libéré de tout ce qui me fait moins que je ne suis, moins que je ne veux être. J’écris pour démolir toutes les règles qui disent comment il faut écrire. Il est vrai que je semble toujours raconter la même histoire, mais il faut faire attention aux petites variations, aux subtiles contradictions, aux petits mensonges qui s’accumulent pour dire la grande vérité. Mais il faut faire très attention à ce qui se cache derrière mes mots, et aussi, il faut écouter le silence entre mes mots.

Finalement, j’écris pour retarder ma mort. » Formule pas que formule, qui rappelle le titre d’un texte du recueil Surfiction (1993, 2006 pour la traduction française) « FEDERMAN SUR FEDERMAN : MENTIR OU MOURIR [QUESTION D’AUTOBIOGRAPHIE ET DE FICTION] ». Mentir pour ne pas mourir. Ne pas mourir pour ne pas mourir. En tant qu’écrivain. « Ma mort est derrière moi » dit le vieillard [écrivain et survivant] dans La Flèche du temps.

Si le sens est entre et derrière les mots, il y passe par des trous qui sont des trous de langue et de mémoire – de l’oubli et du non-écrit. De l’inachèvement naît une forme d’achèvement qui n’est ni la perfection ni tout à fait la fin, mais une explosion discursive et un allègement. Le livre de Raymond Federman et Marie Delvigne se ferme [non sans humour] sur un refus de finir qui est un suspens.

« Je. Qui ça ? »
[X-X-X-X]

Imité du journalisme américain, le genre critique de
l’entretien littéraire est né en France à la fin des années
20. Huitième de la collection « Les Singuliers » des éditions
Argol, le livre de Federman et Marie Delvigne lui
redonne souffle en introduisant une durée qui est un
art de l’écoute ; il marque l’existence d’une œuvre incroyablement
libre, qui pourrait bien compter parmi
les plus importantes de notre époque.
Dialogue prolongé, organisé selon des thèmes précis –
les parents et la ferme ; le départ pour l’Amérique ; le
postmodernisme et la surfiction ; la Shoah ; les langues
; Samuel Beckett ; le théâtre ; le sport ; la guerre de Corée
; internet – et enrichi de nombreux extraits de
textes et photographies, ce livre amène l’auteur à retracer
la genèse, les voies et les détours de son écriture
[incertitudes, doutes, incohérences]. La connivence et
l’amitié qu’entretiennent l’intervieweuse et
l’interviewé permettent de construire une réflexion
critique vivante et ironique, alternant conversation familière
et discours théorique, fondée sur une connaissance
approfondie de l’oeuvre.
Federman hors limites pourrait être la véritable autobiographie
d’un menteur : RAYMOND FEDERMAN OU
L’ART DU MENTIR-VRAI. Il y aurait matière à disserter
sur les paradoxes de la mimésis et de l’antiillusionnisme
romanesque. Mais dans ce livre, l’auteur
est moins contraint par un prétendu « pacte autobiographique
», que par l’intégration [feinte] d’un genre
méandreux qui lui sert de prétexte, et dont il joue à
maintenir les ambiguïtés : « Tu [Marie Delvigne]
n’arrêtes pas de poser des questions sur ma vie, quand tu
devrais me poser des questions sur les histoires que j’ai
racontées sur ma vie. » On ne sait de Federman (comme
de Cendrars, avec qui l’on pourrait sur ce plan faire apparaître
de nombreuses affinités) que ce qu’il nous dit
de lui-même dans son oeuvre (et les commentaires qu’il
souffle à la critique), qui est un livre des masques – une
self-mythographie qui multiplie les hétéronymes [Namredef
; Moinous ; Hombre de la Pluma ; Penman ; Featherman
; Jules ; Boris] et utilise aussi bien la première
personne, que la deuxième et la troisième personne
pour parler d’un lui-même, qui semble n’avoir d’autre
[zone d’] existence que vocale et fictionnelle.
Dans ce livre, le récit de soi, avec ses questions et ses
réponses, ses digressions et ses contradictions, qui font
partie du dispositif narratif et de « la scénographie de la
page » [la variation des volumes et des registres typographiques]
de la plupart des textes de Federman, se
déplace sur la scène d’énonciation de l’entretien [qui
est déjà un métalangage], où il s’agrémente pour le lecteur
des charmes lacunaires [du refus] de l’« authenticité
». Pour autant, le livre de Raymond Federman et
Marie Delvigne n’est pas un livre de révélation. Il ne
prétend répandre aucune clarté et ne rétablit aucune
vérité sur l’oeuvre et la vie. Car pour Federman se souvenir
c’est oublier. Importent l’ABSENCE et
l’effacement. Autrement dit : l’invention. Ces thèmes
sont des agencements qui font l’objet de multiples
transpositions et dérangements génériques, ils traversent
les différentes pratiques d’écriture de l’auteur.
Pour Federman, l’écriture est tournée vers le passé et
vers l’avant. Comme elle, l’entretien relève d’une opération
de remémoration [anamnèse aurait tendance à
dire la « psychopipipapathologie »] et de réécriture, il
progresse par versions successives additives et contradictoires
qui se superposent sans accroître leur fiabilité.
Celles-ci font apparaître l’absence de l’histoire
qu’il veut raconter et qui n’est pas plus le dicible que
l’indicible, qui en plus est dicible.

SHOA
ABSENCE

X
X
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Federman hors limites est un livre sur « le mystère de
faire de la fiction » dans lequel celui qui [se] raconte
des histoires – et qui se fait lui-même appeler le « raconteur
» – se demande pourquoi [dans quel contexte
?] il les raconte et comment il finit par y croire. D’où
viennent ces phénomènes de propagation et de rétroaction
que produisent les rapports de la vie et de
l’écriture qui est la vie enroulée dans l’écriture ? Pourquoi
dramatise-t-on après-coup ce que la mémoire ne
comprenait pas ? La position critique – ou la vérité de
la littérature – est-elle la [seule] possibilité après
l’extermination de se faire entendre devant
l’aveuglement, et de ne pas bloquer la compréhension
historique par l’effet d’une littérarisation ou d’une
mystique usant de poncifs et d’images ?
Au lancinant pourquoi de l’écriture, Federman répond
par un parce que qui est un comment : « Tu veux savoir
pourquoi j’écris ? pourquoi depuis plus de quarante ans
– peut-être même maintenant cinquante – je fais face à
l’agonie blanche, comme a si bien dit Mallarmé, que ce
soit celle du papier ou celle de l’écran de mon ordinateur
? J’écris pour être libre. Être libéré de tout ce qui me fait
moins que je ne suis, moins que je ne veux être. J’écris
pour démolir toutes les règles qui disent comment il faut
écrire. Il est vrai que je semble toujours raconter la
même histoire, mais il faut faire attention aux petites variations,
aux subtiles contradictions, aux petits mensonges
qui s’accumulent pour dire la grande vérité. Mais
il faut faire très attention à ce qui se cache derrière mes
mots, et aussi, il faut écouter le silence entre mes mots.
Finalement, j’écris pour retarder ma mort. » Formule
pas que formule, qui rappelle le titre d’un texte du recueil
Surfiction (1993, 2006 pour la traduction française)
« FEDERMAN SUR FEDERMAN : MENTIR OU
MOURIR [QUESTION D’AUTOBIOGRAPHIE ET DE FICTION]
». Mentir pour ne pas mourir. Ne pas mourir
pour ne pas mourir. En tant qu’écrivain. « Ma mort est
derrière moi » dit le vieillard [écrivain et survivant]
dans La Flèche du temps.
Si le sens est entre et derrière les mots, il y passe par
des trous qui sont des trous de langue et de mémoire –
de l’oubli et du non-écrit. De l’inachèvement naît une
forme d’achèvement qui n’est ni la perfection ni tout à
fait la fin, mais une explosion discursive et un allègement.
Le livre de Raymond Federman et Marie Delvigne
se ferme [non sans humour] sur un refus de finir
qui est un suspens.

© Samuel Lequette & Hapax magazine
paru dans Sitaudis.















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